Lecture à La mansarde (4)
La relation d'une remarquable conférence consacrée à l'année 1492 et proposée dernièrement en quatre articles sur l'excellent blog d'Antiochus; mais aussi, pourquoi le cacher, tout ce "tapage" culturel et médiatique qui se fait ces jours-ci pour célébrer les 100 ans que Claude Lévi-Strauss a eus ce 27 novembre, m'ont remis en mémoire quelques pages de son plus célèbre ouvrage, Tristes Tropiques, publié en 1955 et dans lequel il raconte ses premières et passionnantes expériences d'ethnologue.
Je ne résiste pas, ici au coin du feu de la mansarde, de vous en lire un court extrait.Richard Lejeune
"Ma carrière s'est jouée un dimanche de l'automne 1934, à 9 heures du matin, sur un coup de téléphone. C'était Célestin Bougé, alors directeur de l'Ecole normale supérieure (...) :
"Avez-vous toujours le désir de faire de l'ethnographie ?
- Certes ! - Alors, posez votre candidature comme professeur de sociologie à l'Université de São Paulo. Les faubourgs sont remplis d'Indiens, vous leur consacrerez vos week-ends.
" Le Brésil et l'Amérique du Sud ne signifiaient pas grand chose pour moi. Néanmoins, je revois encore, avec la plus grande netteté, les images qu'évoqua aussitôt cette proposition imprévue. Les pays exotiques m'apparaissaient comme le contre-pied des nôtres, le terme d'antipodes trouvait dans ma pensée un sens plus riche et plus naïf que son contenu littéral. On m'eût fort étonné en disant qu'une espèce animale ou végétale pouvait avoir le même aspect des deux côtés du globe. Chaque animal, chaque arbre, chaque brin d'herbe, devait être radicalement différent, afficher au premier coup d'oeil sa nature tropicale. Le Brésil s'esquissait dans mon imagination comme des gerbes de palmiers contournés, dissimulant des architectures bizarres, le tout baigné dans une odeur de cassolette, détail olfactif introduit subrepticement, semble-t-il, par l'homophonie inconsciemment perçue des mots "Brésil" et "grésiller", mais qui, plus que toute expérience acquise, explique qu'aujourd'hui encore je pense d'abord au Brésil comme à un parfum brûlé. (...)
Je fus donc bien étonné quand, au cours d'un déjeuner où m'avait amené Victor Marguerite, j'entendis de la bouche de l'ambassadeur du Brésil à Paris le son de cloche officiel :
"Des Indiens ? Hélas, mon cher Monsieur, mais voici des lustres qu'ils ont tous disparu. Oh, c'est là une page bien triste, bien honteuse, dans l'histoire de mon pays. Mais les colons portugais du XVIème siècle étaient des hommes avides et brutaux. Comment leur reprocher d'avoir participé à la rudesse générale des moeurs ? Ils se saisissaient des Indiens, les attachaient à la bouche des canons et les déchiquetaient vivants à coups de boulets. C'est ainsi qu'on les a eus, jusqu'au dernier. Vous allez, comme sociologue, découvrir au Brésil des choses passionnantes, mais les Indiens, n'y songez plus, vous n'en trouverez pas un seul ..."
Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Paris, Plon, Collection Terre humaine, 1995, pp. 49 - 51.