Chroniques de la montagne (8)

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"Quand  j'étais  enfant, ma chère Aurore,  j'étais très toumentée de ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon professeur de botanique m'assurait qu'elles  ne  disaient rien ; soit  qu'il  fût  sourd,  soit qu'il ne voulût pas me dire la vérité, il jurait qu'elles ne disaient rien du tout.
Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusément, surtout à la rosée du soir ; mais elles parlaient trop bas pour que je pusse distinguer leurs paroles; et puis elles étaient méfiantes, et, quand je passais près des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du pré, elles s'avertissaient par une espèce de psitt, qui courait de l'une à l'autre.
C'était comme s'il on eût dit sur toute la ligne :" attention, taisons-nous! Voilà l'enfant curieux qui nous écoute".

George Sand (1804-1876) Ce que disent les fleurs...extrait des "Contes d'une grand-mère"


 Photos Cat 

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Jean-Yves 06/10/2009 18:33


tiens voilà la suite  hi hi hi !


Je m’y obstinai. Je m’exerçai à marcher si doucement, sans frôler le plus
petit brin d’herbe, qu’elles ne m’entendirent plus et que je pus m’avancer tout près, tout près ; alors, en me baissant sous l’ombre des arbres pour qu’elles ne vissent pas la mienne, je saisis
enfin des paroles articulées. Il fallait beaucoup d’attention ; c’était de si petites voix, si douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le bourdonnement des sphinx et des
noctuelles les couvrait absolument.


Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n’était ni le français,
ni le latin qu’on m’apprenait alors ; mais il se trouva que je comprenais fort bien. Il me sembla même que je comprenais mieux ce langage que tout ce que j’avais entendu
jusqu’alors.



Un soir, je réussis à me coucher sur le sable et à ne plus rien perdre de
ce qui se disait auprès de moi dans un coin bien abrité du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne fallait pas s’amuser à vouloir surprendre plus d’un secret en une fois.
Je me tins donc là bien tranquille, et voici ce que j’entendis dans les coquelicots :


– Mesdames et messieurs, il est temps d’en finir avec cette platitude.
Toutes les plantes sont également nobles ; notre famille ne le cède à aucune autre, et, accepte qui voudra la royauté de la rose, je déclare que j’en ai assez et que je ne reconnais à personne le
droit de se dire mieux né et plus titré que moi.


À quoi les marguerites répondirent toutes ensemble que l’orateur
coquelicot avait raison. Une d’elles, qui était plus grande que les autres et fort belle, demanda la parole et dit :


– Je n’ai jamais compris les grands airs que prend la famille des roses.
En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie et mieux faite que moi ? La nature et l’art se sont entendus pour multiplier le nombre de nos pétales et l’éclat de nos couleurs. Nous
sommes même beaucoup plus riches, car la plus belle rose n’a guère plus de deux cents pétales et nous en avons jusqu’à cinq cents. Quant aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur
que la rose ne trouvera jamais.


– Moi, dit un grand pied d’alouette vivace, moi le prince Delphinium,
j’ai l’azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont toutes les nuances du rose. La prétendue reine des fleurs a donc beaucoup à nous envier, et, quant à son parfum si
vanté...


– Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hâbleries du
parfum me portent sur les nerfs. Qu’est-ce, je vous prie, que le parfum ? Une convention établie par les jardiniers et les papillons. Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c’est moi qui
embaume.


– Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par là nous
faisons preuve de tenue et de bon goût. Les odeurs sont des indiscrétions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne s’annonce point par des émanations. Sa beauté doit lui
suffire.


– Je ne suis pas de votre avis, s’écria un gros pavot qui sentait très
fort. Les odeurs annoncent l’esprit et la santé.


Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s’en tenaient
les côtes et les résédas se pâmaient. Mais, au lieu de se fâcher, il se remit à critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait répondre ; tous les rosiers venaient d’être taillés et
les pousses remontantes n’avaient encore que de petits boutons bien serrés dans leurs langes verts. Une pensée fort richement vêtue critiqua amèrement les fleurs doubles, et, comme celles-ci
étaient en majorité dans le parterre, on commença à se fâcher. Mais il y avait tant de jalousie contre la rose, qu’on se réconcilia pour la railler et la dénigrer. La pensée eut même du succès
quand elle compara la rose à un gros chou pommé, donnant la préférence à celui-ci à cause de sa taille et de son utilité. Les sottises que j’entendais m’exaspérèrent et, tout à coup, parlant leur
langue :


– Taisez-vous, m’écriai-je en donnant un coup de pied à ces sottes
fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m’imaginais entendre ici des merveilles de poésie, quelle déception vous me causez avec vos rivalités, vos vanités et votre basse envie
!


Il se fit un profond silence et je sortis du
parterre.


– Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de bon
sens que ces péronnelles cultivées, qui en recevant de nous une beauté d’emprunt, semblent avoir pris nos préjugés et nos travers.


Je me glissai dans l’ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la
prairie ; je voulais savoir si les spirées qu’on appelle reine des prés avaient aussi de l’orgueil et de l’envie. Mais je m’arrêtai auprès d’un grand églantier dont toutes les fleurs parlaient
ensemble.


– Tâchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dénigre la rose à cent
feuilles et méprise la rose pompon.


Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n’avait pas créé toutes ces
variétés de roses que les jardiniers savants ont réussi à produire depuis, par la greffe et les semis. La nature n’en était pas plus pauvre pour cela. Nos buissons étaient remplis de variétés
nombreuses de roses à l’état rustique : la canina, ainsi nommée parce qu’on la croyait un remède contre la morsure des chiens en



07/10/2009 09:45


Merci Jean-Yves je l'ai déjà lue mais je suis certaine qu'elle interessera nos autres lecteurs!


Jean-Yves 06/10/2009 10:41


J'ai la version PDf de ce livre j'irai jetté un oeil à la suite
Jean-Yves


06/10/2009 11:31


Cette prose est un régal!


Jean-Yves 05/10/2009 11:54


Je suis persuadé que les plantes se parlent entre elles ! Sinon où serait la part de rêve et de poèsie !
Superbes photos !
Jean-Yves


06/10/2009 09:37


En fait il y a une suite à ce texte mais c'eût été trop long à publier.


:0023:TRINITY 03/10/2009 16:44


Elles sont très rusées ces belles fleurs et pourtant elles doivent avoir plein de secrets à révéler !
Bises
Trinity


03/10/2009 17:38


Bienvenue Trinity au "club des amateurs de fleurs qui pensent"! BISES


litteratus 03/10/2009 12:27


Et revoilà notre George Sand qui toujours avec le souci de la simplicité exprime plus que beaucoup d'autres avec des grandes phrases ! les photos illustrent merveilleusement le texte ! et si les
fleurs nous écoutaient...


03/10/2009 13:13


Je l'avais abandonnée pour un temps seulement...Me revoilà replongée dans "l'histoire de sa vie", une fraîcheur  d'écriture que je lui envie. Il faut dire qu'elle était entraînée, à
Nohant une fenêtre restait allumée la nuit, celle de sa chambre où elle écrivait jusqu'à l'aube et une bonne partie du jour...
Les fleurs de montagne sont spéciales. Elles poussent isolées ou en petit groupe, parfois dans des endroits improbables, au milieu d'un chemin sombre. Leurs couleurs sont éclatantes et leurs formes
délicates, oui je les soupçonne d'être douées de pensée...